19h. Maria sort du véhicule et remercie les Citoyens-Gardiens. Par signature thermique, elle déclenche l’ouverture de la porte coulissante de son immeuble, le B3, Quartier n°19, Zone de Pacification 17. Elle entre dans l’ascenseur qui, sitôt les portes refermées, s’élève au cinquième étage en dix secondes.
En entrant dans l’appartement, Maria est accueillie par le fumet du pelmeni du soir, que Ivan finissait de préparer. Avec le Jianbing chinois, crêpe fine garnie d’œuf, de sauce, d’oignons verts et de viande, le pelmeni, plat typiquement russe, composé de ravioles farcies de viande, était l’une des deux préparations culinaires officielles du Régime.
L’éclairage et la température se régulent automatiquement, à un niveau propice à la relaxation.
Les enfants, concentrés à la table tactile, travaillent sur leurs devoirs projetés en réalité holographique.
— Bonsoir Ivan, dit-elle en retirant son manteau.
— Bonsoir Maria, répond-il sans se retourner. Les enfants, dites bonsoir à votre mère.
— Bonsoir maman, répondent en chœur Mikhail et Anya.
La famille s’installe autour de la table tactile. D’un simple geste de la main, Ivan ordonne aux quatre robots domestiques de servir le dîner. Les machines, d’un blanc immaculé et aux lignes épurées, s’exécutent avec une précision chirurgicale. Les bols fumants de pelmeni sont servis par les robots en même temps à chaque membre de la famille.
— Les enfants, qu’avez-vous appris sur le Nouveau Léviathan aujourd’hui ? interroge Ivan, son regard perçant se posant sur Anya et Mikhail.
D’une même voix monocorde, Les enfants récitent la devise du Nouveau Léviathan :
— Notre glorieux Régime est né des cendres du Monde d’Avant, corrompu et divisé. Le Nouveau Léviathan a restauré l’ordre, la discipline et l’harmonie, pour le bien de tous.
— J’ai obtenu un score de 98 % dit Mikhaïl, en regardant alternativement son père et sa mère.
— Bien, approuve Ivan. Et toi Anya ?
— 100 %, marmonne-t-elle, les yeux rivés sur son assiette.
Le repas se poursuit dans le calme, accompagné par les déplacements feutrés des robots de service.
Le dîner terminé, les robots mettent les enfants au lit, les bordant avec des gestes empreints d’une douceur presque… humaine. Les lumières s’éteignent automatiquement, plongeant l’appartement dans une semi-pénombre bleutée.
Ivan et Maria se dirigent vers leurs chambres respectives, leurs pas étouffés par le revêtement en néoprène du sol. À la hauteur du couloir central, leurs trajectoires convergent.
Ivan s’arrête. Maria pivote légèrement. L’espace entre eux se réduit — un mètre. Cinquante centimètres. Vingt.
La main d’Ivan se lève, comme pour ajuster quelque chose sur l’épaule de Maria. Leurs doigts se frôlent. Un contact de trois secondes. Peau tiède contre peau tiède.
Les pupilles de Maria se dilatent d’un millimètre. Son pouls passe de 72 à 84 battements par minute. Elle inspire — l’odeur de savon militaire et de peau masculine d’Ivan. Un long frisson lui parcourt l’échine.
Imperceptiblement, Ivan penche sa tête. Elle repose maintenant doucement sur l’épaule droite de son épouse. Un souffle régulier, lent et chaud caresse le cou de Maria. Ivan capte le parfum discret de ses cheveux, qui englobent délicatement sa nuque. Ses narines se dilatent.
Un voyant rouge clignote au plafond.
Les diffuseurs muraux émettent un léger sifflement. Un gaz invisible envahit le couloir. En deux secondes, les pupilles de Maria retrouvent leur diamètre normal. Son rythme cardiaque redescend à 73 battements par minute.
Ivan recule d’un pas, sa main retombant le long de son corps.
— A demain matin, Maria, dit-il, sa voix redevenue parfaitement neutre.
— A demain matin Ivan, répond-elle, détournant le regard vers sa porte.
Leurs chambres se referment, dans une parfaite synchronisation. Les capteurs muraux reprennent leur veille silencieuse, leurs diodes vertes clignotent paisiblement.