La Plaza Mayor n’est plus qu’un four. L’air brûle les poumons. Les murs craquent. L’asphalte colle aux semelles. Depuis cent jours, pas une goutte de pluie. L’ombre est devenue un privilège, l’eau une rumeur.
Madrid a dépassé les 46°C à midi. On parle d’un nouveau pic pour janvier. Les autorités n’émettent plus de bulletins météorologiques : elles n’ont plus rien à proposer. Les nappes phréatiques sont à sec. Le Tage n’atteint plus Tolède depuis deux ans. Les réservoirs d’El Atazar sont vides.
Des bâches tendues entre les balcons protègent les derniers groupes debout. Les drapeaux ont disparu : ils n’ont pas supporté le soleil. Tout est terne, rongé, calciné. Sur les pavés brûlants de la place, des cartons servent de tables, d’abris, de lits.
Les civils restés dans la ville improvisent, s’organisent, comme ils peuvent . Le quartier général improvisé est réduit à quelques planches posées en équilibre, des cartes froissées, et des bouteilles vides.
— Répartition prioritaire : enfants, malades, et femmes enceintes. Une ration par personne. Pas de négociation.
Carmen Rodriguez parle à voix basse. Elle garde ses lunettes de protection en permanence, même sous la bâche. Sa peau pèle. Son foulard est trempé d’une sueur âcre, qui sent la peur.
Elle ne commande pas. Elle administre. Elle rationne. Elle regarde les chiffres et elle serre les dents.
Les familles fuient. À pied. Vers l’ouest, vers le nord. Personne n’attend plus rien de Madrid. Un homme pousse une poussette vide. Un autre traîne une bonbonne d’eau percée, tenue fermée par du ruban adhésif.
— Vite. Ne vous arrêtez pas.
Le soleil descend, mais la température ne baisse pas. À l’horizon, une fumée blanche. Pas de feu visible, seulement une combustion lente. Quelqu’un a mis le feu à un quartier entier. Ou alors c’est spontané. À 46°C, tout est possible.
Puis le son arrive. Mécanique. Bourdonnant. Stable.
Les drones du Léviathan se rapprochent. Ils volent à très basse altitude dans la lumière du couchant qui scintille sur leurs coques noires.
— Baissez-vous. Restez à l’ombre. Pas de mouvements brusques.
Leur trajectoire est lente, méthodique. Ils enregistrent. Ils scannent. Ils relèvent les taux de cortisol, les zones d’agitation, les regroupements suspects. Ils n’attaquent pas encore. Ils catégorisent.
Dans les ruelles, des groupes armés surgissent pour voler un jerrican. Une gourde. Une tablette de purification.
Un quartier à l’est s’effondre dans un nuage beige, épais, suffoquant. Le Palais Royal ? Peut-être. La poussière a recouvert les façades. On ne reconnaît plus rien.
— Est-ce que quelqu’un entend encore la ligne Resistencia ? Est-ce que vous captez quelque chose ?
Le micro-radar de communication grésille, puis se tait. Plus de relais. Plus de réponse.
— Il ne reste plus que nous.
Carmen s’essuie les lèvres avec un chiffon humide. Elle garde les yeux vers le ciel.
Les drones tournent toujours, en silence.
Madrid étouffe. Madrid se meurt.