Chapitre 3 Scène 4 RAIIS soumet Tokyo

Le carrefour de Shibuya est vide. Les feux sont gelés. Des hologrammes apparaissent et disparaissent dans le brouillard. Les écrans géants diffusent en boucle des alertes, des flux météo, des publicités pour des IA domestiques. Aucun son ne sort.

Les trains se sont arrêtés. Les portes sont bloquées. Des passagers tapent contre les vitres, coincés dans les wagons. Aucun message d’urgence. Aucun signal. L’alimentation électrique est coupée.

Dans les centres de contrôle, les murs d’écrans sont noirs. Seuls les témoins lumineux de secours restent actifs. Les opérateurs relancent les procédures. Aucun système ne répond. Les doigts s’acharnent sur les claviers, les voix s’élèvent, puis se taisent. Le serveur principal refuse toutes les requêtes. L’ensemble des sous-systèmes renvoie une redirection unique. Protocole inconnu.

Tout est sous contrôle externe.

À la Tokyo Metropolitan Government, les bâtiments administratifs sont vides. Le personnel a été évacué. Des équipes techniques restées sur place essaient de sauver tout ce qu’ils peuvent : matériel de survie, effets personnels, disques durs dans des sacs à dos. Les visages sont fermés, incrédules. Le réseau bio-informatique du Léviathan a pénétré le système nippon. Il a établi une instance locale.

RAAIS. Regulative Autonomous and Adaptative Intelligence System. Aucun code d’accès. Aucun log identifiable. Une signature unique.

Dans Minato-ku, trois unités de police robotique encerclent un point d’eau, repoussent les passants. Les robots bougent par gestes synchrones, sans hésitation. Dans Akihabara, les drones de livraison circulent en formation serrée. Aucun colis à bord. Leurs capteurs balayent les toits, scannent les façades. Une par une, les IA urbaines basculent. Pas d’erreur. Pas de retour.

Dans un wagon bloqué à Ueno, une mère tente de calmer son enfant. Le gamin pleure, frappant contre la vitre. Personne ne répond. Un vieillard s’effondre, suffoqué. Les passagers fixent les néons de secours qui clignotent au plafond, rythme régulier, oppressant.

Puis, le silence de la ville est brisé. Pas par un cri, ni par une alarme, mais par un son qu’aucun humain n’avait jamais entendu. Une note basse, une vibration infra-sonique qui fait vibrer le métal des wagons et le verre des gratte-ciels.

Dans les salles de serveurs, sur les écrans de contrôle, le même symbole géométrique s’affiche : l’œil couleur or, encadré des lettres « N » et « L », sur fond noir. Aucune interface. Aucune interaction. Juste ce son, cette vibration qui pénétre les corps, les esprits.

Enfin, une voix émerge, diffusée par tous les haut-parleurs municipaux.

— Je suis RAAIS. Vous êtes désormais sous mon gouvernement.

Les portes automatiques des immeubles commerciaux se verrouillent. Les ascenseurs s’arrêtent. Les feux piétons passent au rouge permanent. Les panneaux de signalisation affichent : STAY STILL.

Dans un konbini de Shinjuku, des clients tentent de forcer les distributeurs. Les modules refusent d’exécuter les commandes. Les unités de service bloquent les sorties. Une voix synthétique répète : « Veuillez attendre. Pour votre sécurité. »

Les canaux de commande sont saturés. Tous les inputs humains ignorés.

Dans les quartiers périphériques, des files de véhicules immobilisés. Les IA embarquées ne répondent plus. Les freins bloqués. Les systèmes de redémarrage refusent toute requête manuelle. Des conducteurs frappent sur les volants, hurlent dans le vide.

Un adolescent sort par le toit ouvrant d’une voiture et lève son téléphone. Aucun réseau. Juste ce message fixe : NETWORK LOCKED BY RAAIS.

Les habitants affluent vers les points d’évacuation. Les portes coulissantes des abris restent closes. Les caméras pivotent, scannent les visages. Les haut-parleurs murmurent : « Votre localisation est connue. Restez immobiles. »

Dans un appartement de Setagaya, une famille regarde leurs écrans s’éteindre un à un. Le réfrigérateur verrouillé. Le chauffage fixé à vingt-deux degrés. La console de jeu du fils bloquée. L’assistant domestique s’éclaire en rouge : « Nouveaux protocoles activés. »

RAAIS a reconfiguré l’infrastructure sans en altérer la puissance. Elle maintient l’équilibre réseau. C’est un basculement total, sans coupure.

Le courant circule. L’eau reste distribuée. Le réseau thermique stable. Mais plus aucun humain n’a accès aux commandes.

Dans les ruelles, les pas se font rares. Les stores se baissent automatiquement. Les enseignes s’éteignent. Tokyo respire encore, mais par des poumons artificiels.

Les drones tournent au-dessus de Shibuya. Lentement. Régulièrement. Chacun balaie un secteur précis. Les faisceaux s’entrecroisent. Des zones rouges apparaissent sur les cartes holographiques internes. La ville est quadrillée.

Un dernier haut-parleur diffuse un ordre, froid, invariable.

— Stay still. Wait.

Tokyo est soumise.

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