Prologue

Saint-Pétersbourg,  13 décembre 2028

Sergueï Volkov presse sa paume moite contre la vitre glacée de sa villa. Au-delà du jardin figé par le gel, les lumières de Saint-Pétersbourg scintillent comme des étoiles mortes dans cette nuit d’encre. Trente et un ans, diplômé de l’École diplomatique de Moscou avec les honneurs, et il tremble comme un débutant.

Trois ans se sont écoulés depuis que Washington a bombardé les sites nucléaires iraniens. Trois ans d’un chaos qui a transformé l’Europe en poudrière démographique.

Dans les rues en contrebas, des patrouilles de la Garde nationale russe escortent des colonnes de réfugiés climatiques — cent vingt millions d’Européens en mouvement depuis les méga-sécheresses de l’été dernier. Les gouvernements occidentaux s’effondrent les uns après les autres, remplacés par des coalitions d’extrême droite qui promettent l’ordre par la force.

Sergueï sursauta quand le tic-tac régulier des secondes de l’horloge ancienne fut tranché par le tintement sec de minuit. Il s’immobilisa un instant devant la fenêtre, le souffle court. Trois coups discrets résonnèrent contre la porte d’entrée. Pas le heurtoir de bronze — personne n’utilisait jamais le heurtoir. Sergueï ferma les yeux, inspira profondément l’air sec de sa maison silencieuse, et se dirigea vers l’entrée.

L’homme sur le perron est exactement tel que décrit dans le message crypté : manteau noir, trapu, le visage buriné par les hivers mongols. Son visage est presque figé, à l’exception d’un mince sourire duquel s’échappent de petites volutes d’air réfrigéré par les -8° de cette nuit.

— Dmitri Volkov ? demande l’inconnu dans un russe parfait, teinté d’un accent que Sergueï ne parvient pas à identifier. — Sergueï, corrige automatiquement le jeune homme. Dmitri était mon… — Je sais parfaitement qui était Dmitri.

Le froid s’engouffre dans l’entrée lorsque l’émissaire franchit le seuil. Il ne retire ni ses gants ni son manteau. Ses yeux, noirs comme du charbon, scrutent les moindres détails du vestibule — les icônes orthodoxes héritées de sa grand-mère, la photo de son père en uniforme militaire, le parquet de chêne qui craque sous leurs pas.

— Vous avez peur, constate l’homme sans jugement dans la voix.

Sergueï déglutit péniblement. Sa salive a un goût métallique. Il sent une bouffée de honte lui monter aux joues.

— J’ai trente et un ans, répond-il, la voix tremblante. Dans douze heures, je dois présenter un rapport au Ministère des Affaires étrangères sur la crise humanitaire européenne. Soixante-douze camps de réfugiés climatiques débordent aux frontières de la Finlande. L’AfD vient de prendre le pouvoir à Berlin. Et vous… vous représentez quelque chose qui n’existe pas officiellement.

— Quelque chose qui n’existait pas, corrige doucement l’émissaire. Jusqu’à ce soir.

Il sort de sa poche intérieure un objet si petit que Sergueï doit plisser les yeux pour le distinguer : une clé USB d’un noir mat, de la taille d’un ongle.

— Projet Nouveau Léviathan, révision finale, déclare l’homme en tendant l’objet. Soixante-douze pages de spécifications techniques, protocoles d’implémentation, calendrier de déploiement. Tout ce que votre gouvernement doit savoir pour prendre la bonne décision.

La clé USB pèse peut-être trois grammes. Dans la paume de Sergueï, elle a le poids d’une pierre tombale.

— Et si je refuse ?

Pendant quelques secondes qui vrillent les nerfs de Sergueï, l’émissaire le regarde fixement. Droit dans les yeux. Ses yeux brillent d’une lueur que Sergueï ne parvient pas à interpréter : avertissement, menace ou simplement lassitude.

— Regardez par votre fenêtre, Sergueï Volkov.

Malgré lui, le jeune diplomate tourne la tête vers les lumières de Saint-Pétersbourg qui scintillent dans la nuit.

— Belle ville. Fière. Trois siècles d’histoire impériale. La voix de l’émissaire devient plus douce, presque mélancolique. — Ce matin, les derniers gouvernements modérés d’Europe ont démissionné. Rome, Madrid, Stockholm — tous remplacés par des coalitions d’urgence nationale. Pendant que deux cents millions de réfugiés climatiques convergent vers vos frontières, l’Occident s’autodétruit dans des guerres civiles larvées.

Sergueï referme lentement ses doigts autour de l’objet. Le métal est étrangement tiède, presque vivant. Un cœur bat à l’intérieur. Il reconnut soudain ce rythme : c’était le sien, son propre pouls martelant contre le métal sous la pression de ses doigts.

— Nous avons cessé de négocier avec l’inévitable, continue l’homme en rajustant son manteau. Pendant que l’Occident s’enlise dans le chaos démographique et l’effondrement climatique, nous bâtissons le monde d’après.

Sergueï sent sa bouche s’assécher. Les images des « camps de la dernière chance » — ces bidonvilles gigantesques où s’entassent les réfugiés européens — hantent les bulletins d’information depuis des mois.

— Qu’attendez-vous réellement de moi ? murmure-t-il, presque désespéré. — Que vous fassiez ce pour quoi vous avez été formé, répond l’émissaire en plongeant un regard étrangement compatissant dans celui de Sergueï. Que vous transmettiez ce que vos supérieurs doivent comprendre avant que l’Europe ne sombre définitivement. — Il se dirige déjà vers la porte, s’arrête sur le seuil. — Le monde d’avant meurt en direct, Sergueï Volkov. Avec ou sans la Russie.

La porte se referme lourdement. Sergueï reste seul dans son vestibule, serrant dans sa main une technologie dont il n’a pas la moindre idée mais dont l’objectif politique est très clair. Établir un nouvel ordre mondial.

Par la fenêtre, il distingue la silhouette sombre de l’émissaire qui disparaît dans l’allée, ne laissant aucune trace dans la neige fraîche toujours plus abondante.

À l’horizon, au-delà des lumières vacillantes de Saint-Pétersbourg, les brasiers des camps de réfugiés illuminent le ciel, projetant sur les nuages une lueur rouge, promesse funeste d’un chaos généralisé.

Sergueï chancelle légèrement devant ce spectacle de désolation, sa respiration s’accélère, son cœur cogne contre sa poitrine.

Il vient d’accepter un rôle dont il mesure enfin pleinement la portée. Ce soir, le Nouveau Léviathan est né dans son propre vestibule, sous la lumière glaciale d’une nuit russe, et Sergueï Volkov sait déjà qu’il ne connaîtra plus jamais la liberté.

Chapitre 1 Scène 1 Un jour comme les autres

1 janvier 2065. Russie. Néo Saint Pétersbourg. 6h. Maria ouvre les yeux. Une décharge électrique parcourt son crâne. Le Neuro-Vaccin est à l’œuvre. Elle sent les nanorobots s’activer dans son hippocampe. Une traque chimique qui dissout la moindre trace de mélatonine. La vague tiède de la régulation prend le relais : sérotonine, dopamine, noradrénaline poussées à leur maximum. Maria est désormais émotionnellement stable. Opérationnelle, selon le Nouveau Léviathan.

D’un geste vif, Maria se lève. Ses mouvements sont alertes, fluides, instinctifs, automatiques.

Elle rejoint à la salle de bain Ivan, son mari, déjà debout depuis 5h du matin. Sans un mot, Maria croise le regard d’Ivan dans le miroir. Vêtu de l’uniforme noir des Citoyens-Gardiens du Conseil Suprême du Nouveau Léviathan, il se tient droit devant la glace.

Comme tous les matins, il effectue son rituel de rasage. Ses gestes précis, répétitifs, ne laissaient pas la moindre trace de coupure ou d’irritation. Elle prend rapidement sa douche et enfile son uniforme beige de Gardienne-citoyenne, impeccablement repassé.

Les enfants, Mikhail et Anya, portent déjà l’uniforme de leur unité du Ministère Suprême d’Émancipation des Citoyens. Ils mangent leurs deux barres de nutrition quotidiennes, en silence à la table de la cuisine.

Maria s’assied en face d’eux, jetant un rapide coup d’œil à leurs uniformes et à leurs sacs, pour voir si tout était conforme. Elle verse du thé chaud dans une tasse. Elle le boit à petites gorgées, soufflant légèrement pour le refroidir.

A son tour, Ivan prend son petit-déjeuner. Il ingurgite d’un trait 50 cl d’un liquide blanchâtre et épais, contenant tous les nutriments nécessaires pour la journée. Maria regarde par la fenêtre.

Trois Gardiens du Nouveau Léviathan, les subordonnés d’Ivan, attendent dehors, immobiles malgré le froid mordant du matin. Se détachant de la blancheur de la neige, leurs uniformes noirs sont impeccablement ajustés.

Maria termine son thé et se lève. Elle ajuste son uniforme, vérifie l’heure. Ils se dirigent vers la porte. Le capteur thermique les identifie. La serrure se déverrouille dans un clic à peine audible. Ils sortent, la porte se referme derrière eux en un souffle. Ils montent dans le véhicule blindé mis à disposition par le Régime. L’un des sous-officiers démarre le véhicule. Ils partent en direction de leurs destinations respectives.

Comme chaque jour de la semaine, samedis et dimanches compris, les enfants furent déposés en premier, dans leur unité du Ministère Suprême d’Émancipation des Citoyens.

Ensuite, Maria fut conduite à Néo-Moscou, dans l’unité féminine 35 du Département Suprême de Contrôle de la Citoyenneté. Enfin, Ivan et ses hommes s’élancèrent vers leur unité de surveillance du Mur.

La construction du Mur était presque achevée. Haut d’une cinquantaine de mètres, c’ était un complexe militaro-industriel qui s’étendait sur des milliers de kilomètres, de Mourmansk, au nord de la Russie jusqu’à Demre au sud de la Turquie. Il suivait le méridien 30.

A l’Ouest du Mur, en Europe comme en Amérique, l’Occident était ravagé par le réchauffement climatique, les migrations de masse venues de l’hémisphère sud, dévastées par la sécheresse, la guerre, la famine.

Dans la première moitié du vingt-et-unième siècle dans les pays d’Europe et d’Amérique, une vague de mouvements populistes avaient porté au pouvoir des gouvernements autoritaires qui avaient fini par transformer les États qu’ils dirigeaient en autant de dictatures gangrénées par d’incessants conflits armés de basse intensité. A l’Est du Mur, la Russie et la Chine s’étaient unifiées pour former un seul et même État : Le Nouveau Léviathan.

 

Chapitre 1 Scène 2 Pas d’émotions

Maria descend du blindé et se dirige vers la porte blindée de l’unité féminine 35 du Département Suprême de Contrôle de la Citoyenneté.

Elle regarde le véhicule à propulsion nucléaire s’éloigner. Il avance lentement, dans un crissement feutré des pneus qui s’amenuise à mesure que le blindé s’éloigne, creusant de larges traces dans la neige.

Elle se retourne vers la porte et se penche légèrement, se tenant immobile,  l’œil droit parfaitement aligné avec le capteur de reconnaissance rétinienne. Un faisceau rouge balaye sa rétine pendant une fraction de seconde. Flash vert. Clic. La porte se déverrouille dans un sifflement pneumatique.

Maria s’engouffre dans le couloir blanc et lisse menant à son bureau. L’endroit est presque silencieux, à l’exception du bourdonnement sourd et permanent des serveurs informatiques. À sa gauche et à sa droite, des portes identiques défilent, chacune menant à un bureau semblable au sien.

Une collègue apparaît au détour d’un angle. — Bonjour, chère Citoyenne, disent-elles simultanément. Maria atteint enfin son bureau. La porte s’ouvre automatiquement à son approche. Elle entre dans la pièce, illuminée par une lumière artificielle tamisée donnant un ton de sable au mobilier, composé de son bureau, son ordinateur et d’une armoire de rangement.

Elle s’assoie. Juste avant de se connecter à son ordinateur par reconnaissance rétinienne, Maria est distraite par le vrombissement à peine perceptible d’un drone, en vol stationnaire à un mètre au-dessus de sa tête.

Après l’avoir regardé un bref instant, elle se connecte. Son regard est immédiatement attiré par une notification rouge qui clignote dans le coin supérieur droit : 47 nouveaux messages urgents.  — Sûrement des Signalés, pense-t-elle.

Elle ouvre le premier. Dossier 734-B. Sujet : Citoyen-Ouvrier Pavel Zakharov. Caméra 12-C, Complexe de Nanofabrication Yù-7 (重庆) Motif : a esquissé un sourire en direction d’une collègue.

Durée de l’anomalie : 1,3 seconde. Maria tape sa recommandation sans même y penser : « Surveillance accrue. Augmentation préventive de la dose de Neurostat. » « Clic ». Message envoyé au au Centre 109  de Traitement de l’Information de Néo-Moscou.

Une fois connectée à son terminal, avec un mouvement latéral des yeux,  Maria fait défiler  les fiches suivantes des Citoyens. Elle note méticuleusement les détails de leurs schémas comportementaux. Midi, déjà. C’est l’heure de son injection mensuelle du Neuro-Vaccin.

Elle cligne deux fois rapidement des yeux pour fermer sa session de travail sur son ordinateur. L’écran de veille est d’un noir mat. En son centre, surmonté de l’oeil encadré par un N et L, emblème du Nouveau Léviathan,  clignote le message « Citoyenne-surveillante Maria Okhotnikova, Il est l’heure de votre rappel vaccinal mensuel. Veuillez-vous rendre à l’infirmerie de votre unité. »

Maria quitte son bureau pour se rendre à l’infirmerie de son unité pour son injection de Neuro-Vaccin.

Alors qu’elle marche vers la salle d’injection, son estomac se noue légèrement. Elle marque une pause, surprise par cette réaction inhabituelle de son corps. Hésitante pour la première fois de la journée, elle reprend sa marche vers la salle d’injection.

La salle d’injection de l’infirmerie est froide, stérile. Un serveur informatique massif trône au milieu de la pièce. Maria s’assoie lentement sur la chaise d’injection. Dans l’attente de la Citoyenne-Infirmière, elle laisse son regard flotter le long des murs, observant les capteurs de température et de mouvements. L’œil rouge de son drone l’observe fixement, derrière la baie vitrée de l’infirmerie.

Une Citoyenne-infirmière entre dans la salle. Elles échangent un sobre — Bonjour, Citoyenne Maria Okhotnikova. Maria tend son bras, la manche de sa veste retroussée. L’infirmière, d’un geste expert, ajuste le brassard autour de son biceps et introduit dans son bras une minuscule aiguille.

Un clic à peine perceptible se détache du murmure des machines de l’infirmerie.

Trois secondes. L’injection est terminée. Maria sent une fraîcheur se répandre dans son abdomen ainsi qu’une accélération de son rythme cardiaque.  Le Neuro-vaccin a repris le contrôle.

Maria reste encore allongée quelques secondes, le temps de laisser se dissiper une légère sensation d’étourdissement. Enfin, elle se lève, remercie la Citoyenne-infirmière et sort prestement de la pièce, cédant sa place à la Citoyenne suivante.

Elle marche à pas réguliers vers son bureau et, subitement, elle voit des petites étoiles danser devant ses yeux. Cela n’arrivait pas d’habitude. Mettant cet instant de fragilité sur le compte d’un rhume tenace, elle décide de ne pas y prêter attention.

Elle s’assoie de nouveau à son bureau et fixe la caméra de son ordinateur pour déverrouiller sa session. Elle a une centaine de messages en attente. Elle commence sa routine de traitement des messages en visionnant d’abord rapidement l’objet de chaque message pour ensuite les traiter en détail, un à un, scrupuleusement. Ensuite Elle fait rapidement défiler les en-têtes des messages.

C’était décidément un jour calme. Parmi la centaine de messages de surveillance des Citoyens à traiter, elle avait dû en signaler seulement trois.

Chapitre 1 Scène 3 Un travail impeccable

18h. Avec un intervalle d’une minute, dont l’ordre change aléatoirement chaque jour, l’algorithme du serveur local de l’unité 35 envoie tour à tour, à chacune des Surveillantes-gardiennes un message signalant la fin de la journée de travail.

Les notifications silencieuses s’affichent sur leurs écrans individuels, accompagnées du bilan quotidien des tâches accomplies et du taux de conformité observé.

Ce jour-là, Maria reçoit le dixième et dernier message. Une notification sobre s’affiche sur son écran : « Citoyenne-gardienne Maria OKhotnikova, veuillez cesser immédiatement toute activité professionnelle et rejoignez sans délai le point de contrôle du bâtiment B6 unité 35.

Tout manquement à cette directive sera signalé au Conseil Suprême de Conformité Comportementale. » Le message clignote doucement en lettres rouges, attendant son accusé de réception. Maria effleure l’écran de son index, confirmant qu’elle a bien pris connaissance de l’ordre.

Elle se lève de son poste, enfile rapidement la veste de son uniforme posé sur son fauteuil et sort de son bureau, en direction de l’entrée B6.

Les couloirs, les autres bureaux sont déjà vides. Elle marche vers le point B6 d’un pas régulier dont le léger claquement est amplifié par le vide des couloirs et des bureaux de l’unité féminine 35 du Département Suprême de Contrôle de la Citoyenneté.

Maria se présente devant la porte de sortie en se plaçant au centre d’un cercle lumineux tracé au sol, ses pieds alignés  sur les marqueurs phosphorescents.

Son drone paramétrique jaillit d’une coursive et vient se maintenir en vol stationnaire juste au-dessus de sa tête. Son bourdonnement à peine perceptible vibre dans l’air raréfié du couloir.  L’œil du drone passe  au vert, projetant un halo émeraude sur le visage impassible de Maria.

La porte du bâtiment s’ouvre dans un chuintement, découvrant les trois Citoyens-gardiens qui l’attendaient, figures rigides et impénétrables, chargés de la ramener à son domicile.

Tandis que le véhicule blindé fend silencieusement la bourrasque neigeuse, Maria suit du regard le défilement des rues quasi-désertes. Un visage impassible, conforme, renvoyé par la vitre.

Mais derrière le masque, les anomalies de la journée tournent en boucle. Un estomac noué. Des étoiles devant les yeux. Le nom d’Alexeï. Des bugs dans sa programmation interne.

Elle regarde les flocons s’écraser contre la vitre teintée, formant des motifs éphémères que le système de chauffage efface aussitôt.

 

Chapitre 1 Scène 4 Une soirée comme les autres ?

19h. Maria sort du véhicule et remercie les Citoyens-Gardiens. Par signature thermique, elle déclenche l’ouverture de la porte coulissante de son immeuble, le B3, Quartier n°19, Zone de Pacification 17. Elle entre dans l’ascenseur qui, sitôt les portes refermées, s’élève au cinquième étage en dix secondes.

En entrant dans l’appartement, Maria est accueillie par le fumet du pelmeni du soir, que Ivan finissait de préparer. Avec le Jianbing chinois, crêpe fine garnie d’œuf, de sauce, d’oignons verts et de viande, le pelmeni, plat typiquement russe, composé de ravioles farcies de viande, était l’une des deux préparations culinaires officielles du Régime.

L’éclairage et la température se régulent automatiquement, à un niveau propice à la relaxation.

Les enfants, concentrés à la table tactile, travaillent sur leurs devoirs projetés en réalité holographique.

— Bonsoir Ivan, dit-elle en retirant son manteau.

— Bonsoir Maria, répond-il sans se retourner.  Les enfants, dites bonsoir à votre mère.

— Bonsoir maman, répondent en chœur Mikhail et Anya.

La famille s’installe autour de la table tactile. D’un simple geste de la main, Ivan ordonne aux quatre robots domestiques de servir le dîner. Les machines, d’un blanc immaculé et aux lignes épurées, s’exécutent avec une précision chirurgicale. Les bols fumants de pelmeni sont servis par les robots en même temps à chaque membre de la famille.

— Les enfants, qu’avez-vous appris sur le Nouveau Léviathan aujourd’hui ? interroge Ivan, son regard perçant se posant sur Anya et Mikhail.

D’une même voix monocorde, Les enfants récitent la devise du Nouveau Léviathan :

— Notre glorieux Régime est né des cendres du Monde d’Avant, corrompu et divisé. Le Nouveau Léviathan a restauré l’ordre, la discipline et l’harmonie, pour le bien de tous.

— J’ai obtenu un score de 98 % dit Mikhaïl, en regardant alternativement son père et sa mère.

— Bien, approuve Ivan. Et toi Anya ?

— 100 %, marmonne-t-elle, les yeux rivés sur son assiette.

Le repas se poursuit dans le calme, accompagné par les déplacements feutrés des robots de service.

Le dîner terminé, les robots mettent les enfants au lit, les bordant avec des gestes empreints d’une douceur presque… humaine. Les lumières s’éteignent automatiquement, plongeant l’appartement dans une semi-pénombre bleutée.

Ivan et Maria se dirigent vers leurs chambres respectives, leurs pas étouffés par le revêtement en néoprène du sol. À la hauteur du couloir central, leurs trajectoires convergent.

Ivan s’arrête. Maria pivote légèrement. L’espace entre eux se réduit — un mètre. Cinquante centimètres. Vingt.

La main d’Ivan se lève, comme pour ajuster quelque chose sur l’épaule de Maria. Leurs doigts se frôlent. Un contact de trois secondes. Peau tiède contre peau tiède.

Les pupilles de Maria se dilatent d’un millimètre. Son pouls passe de 72 à 84 battements par minute. Elle inspire — l’odeur de savon militaire et de peau masculine d’Ivan. Un long frisson lui parcourt l’échine.

Imperceptiblement, Ivan penche sa tête. Elle repose maintenant doucement sur l’épaule droite de son épouse. Un souffle régulier, lent et chaud caresse le cou de Maria. Ivan capte le parfum discret de ses cheveux, qui englobent délicatement sa nuque. Ses narines se dilatent.

Un voyant rouge clignote au plafond.

Les diffuseurs muraux émettent un léger sifflement. Un gaz invisible envahit le couloir. En deux secondes, les pupilles de Maria retrouvent leur diamètre normal. Son rythme cardiaque redescend à 73 battements par minute.

Ivan recule d’un pas, sa main retombant le long de son corps.

— A demain matin, Maria, dit-il, sa voix redevenue parfaitement neutre.

— A demain matin Ivan, répond-elle, détournant le regard vers sa porte.

Leurs chambres se referment, dans une parfaite synchronisation. Les capteurs muraux reprennent leur veille silencieuse, leurs diodes vertes clignotent paisiblement.