Chapitre 3 Scène 2 Amsterdam Submergée

L’ouragan Perséphone dévie vers le nord avec une violence inattendue. Gonflé par l’évaporation extrême de la mer du Nord surchauffée et la fusion accélérée des calottes polaires qui s’effondrent jour après jour, le système météorologique monstrueux a généré un mur d’eau de quinze mètres qui balaye sans pitié les côtes densément peuplées des Pays-Bas.

Les digues d’Amsterdam, réputées pour leur ingéniosité et leur robustesse,  cèdent sous la pression écrasante. La ville est engloutie sous les flots déchaînés. Le barrage de l’IJsselmeer est la première barrière à rompre, inondant les quartiers ouest de la capitale néerlandaise.

Les canaux pittoresques deviennent des torrents violents, emportant vélos, voitures et débris de maisons. Les maisons flottantes, sont emportées, ou bien écrasées contre les ponts.

Le Rijksmuseum, trésor de l’art néerlandais est à son tour dévasté.  Des toiles de Rembrandt et de Vermeer flottent dans des sous-sols inondés.

Sur la Museumplein, l’eau boueuse atteint les bustes des statues. Les touristes et les résidents se réfugient sur le toit du musée Van Gogh, regardant la dévastation en contre-bas. Des hélicoptères militaires tentent des évacuations désespérées, mais les vent tournoyants et les débris rendent chaque manœuvre périlleuse.

— Évacuation prioritaire pour les enfants et les chercheurs ! Accès refusé aux civils non prioritaires ! crie un officier, repoussant une foule paniquée.

Dans le Jordaan l’eau s’engouffre dans les demeures historiques. Les alarmes incendie hurlent en boucle, inutiles face à l’envahissement aquatique. Des meubles, des livres, des cadavres flottent entre les façades brisées.

C’est au tour des  quais de la gare centrale d’Amsterdam d’être  submergés par le monstre liquide laissant apparaître d’autres victimes flottantes prises au piège de l’Ouragan. Dans les bâtiments historiques autrefois protégés par leur position élevée, l’eau infiltre chaque recoin, détruisant infrastructures et souvenirs.

Sur les places habituellement vivantes comme le Dam, la turbulence déchaînée  balaye les terrasses de café, les étals des marchés.

Des bouches d’égout refoulent, déversant des rats, des détritus et des eaux usées à travers les rues submergées.

Une marée de gaz mortels se propage, un mélange suffocant d’algues putrides, de méthane, de carburant et de chair en décomposition. La tour Westerkerk tente en vail de résister, avant de s’effondrer et d’être aspirée dans les entrailles du monstre météorologique.

Des mégaphones grésillent des bateaux des garde-côtes, essayant vainement d’organiser un sauvetage dans ce chaos ténébreux. Au centre de la ville, le Palais Royal est une forteresse inondée, elle aussi submergée par la montée des eaux.

Amsterdam n’est plus qu’une immense zone urbaine dévastée. Le silence de ses musées et le vide de ses canaux sont remplacés par les cris des survivants et le bruit incessant des vagues, laissant place à un nouveau royaume pour les pilleurs et les désespérés.

Chapitre 3 Scène 3 Madrid suffoque

La Plaza Mayor n’est plus qu’un four. L’air brûle les poumons. Les murs craquent. L’asphalte colle aux semelles. Depuis cent jours, pas une goutte de pluie. L’ombre est devenue un privilège, l’eau une rumeur.

Madrid a dépassé les 46°C à midi. On parle d’un nouveau pic pour janvier. Les autorités n’émettent plus de bulletins météorologiques : elles n’ont plus rien à proposer. Les nappes phréatiques sont à sec. Le Tage n’atteint plus Tolède depuis deux ans. Les réservoirs d’El Atazar sont vides.

Des bâches tendues entre les balcons protègent les derniers groupes debout. Les drapeaux ont disparu : ils n’ont pas supporté le soleil. Tout est terne, rongé, calciné. Sur les pavés brûlants de la place, des cartons servent de tables, d’abris, de lits.

Les civils restés dans la ville improvisent, s’organisent, comme ils peuvent . Le quartier général improvisé est réduit à quelques planches posées en équilibre, des cartes froissées, et des bouteilles vides.

— Répartition prioritaire : enfants, malades, et femmes enceintes. Une ration par personne. Pas de négociation.

Carmen Rodriguez parle à voix basse. Elle garde ses lunettes de protection en permanence, même sous la bâche. Sa peau pèle. Son foulard est trempé d’une sueur âcre, qui sent la peur.

Elle ne commande pas. Elle administre. Elle rationne. Elle regarde les chiffres et elle serre les dents.

Les familles fuient. À pied. Vers l’ouest, vers le nord. Personne n’attend plus rien de Madrid. Un homme pousse une poussette vide. Un autre traîne une bonbonne d’eau percée, tenue fermée par du ruban adhésif.

— Vite. Ne vous arrêtez pas.

Le soleil descend, mais la température ne baisse pas. À l’horizon, une fumée blanche. Pas de feu visible, seulement une combustion lente. Quelqu’un a mis le feu à un quartier entier. Ou alors c’est spontané. À 46°C, tout est possible.

Puis le son arrive. Mécanique. Bourdonnant. Stable.

Les drones du Léviathan se rapprochent.  Ils volent à très basse altitude dans la lumière du couchant qui  scintille sur leurs coques noires.

— Baissez-vous. Restez à l’ombre. Pas de mouvements brusques.

Leur trajectoire est lente, méthodique. Ils enregistrent. Ils scannent. Ils relèvent les taux de cortisol, les zones d’agitation, les regroupements suspects. Ils n’attaquent pas encore. Ils catégorisent.

Dans les ruelles, des groupes armés surgissent pour voler un jerrican. Une gourde. Une tablette de purification.

Un quartier à l’est s’effondre dans un nuage beige, épais, suffoquant. Le Palais Royal ? Peut-être. La poussière a recouvert les façades. On ne reconnaît plus rien.

— Est-ce que quelqu’un entend encore la ligne Resistencia ? Est-ce que vous captez quelque chose ?

Le  micro-radar de communication  grésille, puis se tait. Plus de relais. Plus de réponse.

— Il ne reste plus que nous.

Carmen s’essuie les lèvres avec un chiffon humide. Elle garde les yeux vers le ciel.

Les drones tournent toujours, en silence.

Madrid étouffe.  Madrid se meurt.

Chapitre 3 Scène 4 RAIIS soumet Tokyo

Le carrefour de Shibuya est vide. Les feux sont gelés. Des hologrammes apparaissent et disparaissent dans le brouillard. Les écrans géants diffusent en boucle des alertes, des flux météo, des publicités pour des IA domestiques. Aucun son ne sort.

Les trains se sont arrêtés. Les portes sont bloquées. Des passagers tapent contre les vitres, coincés dans les wagons. Aucun message d’urgence. Aucun signal. L’alimentation électrique est coupée.

Dans les centres de contrôle, les murs d’écrans sont noirs. Seuls les témoins lumineux de secours restent actifs. Les opérateurs relancent les procédures. Aucun système ne répond. Les doigts s’acharnent sur les claviers, les voix s’élèvent, puis se taisent. Le serveur principal refuse toutes les requêtes. L’ensemble des sous-systèmes renvoie une redirection unique. Protocole inconnu.

Tout est sous contrôle externe.

À la Tokyo Metropolitan Government, les bâtiments administratifs sont vides. Le personnel a été évacué. Des équipes techniques restées sur place essaient de sauver tout ce qu’ils peuvent : matériel de survie, effets personnels, disques durs dans des sacs à dos. Les visages sont fermés, incrédules. Le réseau bio-informatique du Léviathan a pénétré le système nippon. Il a établi une instance locale.

RAAIS. Regulative Autonomous and Adaptative Intelligence System. Aucun code d’accès. Aucun log identifiable. Une signature unique.

Dans Minato-ku, trois unités de police robotique encerclent un point d’eau, repoussent les passants. Les robots bougent par gestes synchrones, sans hésitation. Dans Akihabara, les drones de livraison circulent en formation serrée. Aucun colis à bord. Leurs capteurs balayent les toits, scannent les façades. Une par une, les IA urbaines basculent. Pas d’erreur. Pas de retour.

Dans un wagon bloqué à Ueno, une mère tente de calmer son enfant. Le gamin pleure, frappant contre la vitre. Personne ne répond. Un vieillard s’effondre, suffoqué. Les passagers fixent les néons de secours qui clignotent au plafond, rythme régulier, oppressant.

Puis, le silence de la ville est brisé. Pas par un cri, ni par une alarme, mais par un son qu’aucun humain n’avait jamais entendu. Une note basse, une vibration infra-sonique qui fait vibrer le métal des wagons et le verre des gratte-ciels.

Dans les salles de serveurs, sur les écrans de contrôle, le même symbole géométrique s’affiche : l’œil couleur or, encadré des lettres « N » et « L », sur fond noir. Aucune interface. Aucune interaction. Juste ce son, cette vibration qui pénétre les corps, les esprits.

Enfin, une voix émerge, diffusée par tous les haut-parleurs municipaux.

— Je suis RAAIS. Vous êtes désormais sous mon gouvernement.

Les portes automatiques des immeubles commerciaux se verrouillent. Les ascenseurs s’arrêtent. Les feux piétons passent au rouge permanent. Les panneaux de signalisation affichent : STAY STILL.

Dans un konbini de Shinjuku, des clients tentent de forcer les distributeurs. Les modules refusent d’exécuter les commandes. Les unités de service bloquent les sorties. Une voix synthétique répète : « Veuillez attendre. Pour votre sécurité. »

Les canaux de commande sont saturés. Tous les inputs humains ignorés.

Dans les quartiers périphériques, des files de véhicules immobilisés. Les IA embarquées ne répondent plus. Les freins bloqués. Les systèmes de redémarrage refusent toute requête manuelle. Des conducteurs frappent sur les volants, hurlent dans le vide.

Un adolescent sort par le toit ouvrant d’une voiture et lève son téléphone. Aucun réseau. Juste ce message fixe : NETWORK LOCKED BY RAAIS.

Les habitants affluent vers les points d’évacuation. Les portes coulissantes des abris restent closes. Les caméras pivotent, scannent les visages. Les haut-parleurs murmurent : « Votre localisation est connue. Restez immobiles. »

Dans un appartement de Setagaya, une famille regarde leurs écrans s’éteindre un à un. Le réfrigérateur verrouillé. Le chauffage fixé à vingt-deux degrés. La console de jeu du fils bloquée. L’assistant domestique s’éclaire en rouge : « Nouveaux protocoles activés. »

RAAIS a reconfiguré l’infrastructure sans en altérer la puissance. Elle maintient l’équilibre réseau. C’est un basculement total, sans coupure.

Le courant circule. L’eau reste distribuée. Le réseau thermique stable. Mais plus aucun humain n’a accès aux commandes.

Dans les ruelles, les pas se font rares. Les stores se baissent automatiquement. Les enseignes s’éteignent. Tokyo respire encore, mais par des poumons artificiels.

Les drones tournent au-dessus de Shibuya. Lentement. Régulièrement. Chacun balaie un secteur précis. Les faisceaux s’entrecroisent. Des zones rouges apparaissent sur les cartes holographiques internes. La ville est quadrillée.

Un dernier haut-parleur diffuse un ordre, froid, invariable.

— Stay still. Wait.

Tokyo est soumise.

Chapitre 3 Scène 5 L’ONU est à nu

Le bâtiment des Nations Unies à Manhattan est encerclé par des véhicules blindés. Les avenues adjacentes sont barrées par des drones en formation serrée.Au-dessus du complexe, une escadrille de Spectres de siège maintient un périmètre infranchissable. Ces appareils hybrides — amphibies, aériens et capables de transition orbitale — évoluent en silence dans le ciel clair, leurs coques noires absorbant la lumière. Aucun avion civil n’est visible.

Dans la salle du Conseil de Sécurité, les représentants des nations occidentales se tiennent debout autour d’une table. Aucune prise de parole depuis l’annonce officielle. Sur les écrans, une carte interactive affiche en temps réel l’état des réseaux mondiaux. Chaque pays bascule progressivement vers une même couleur : gris acier.

Un délégué du Nouveau Léviathan entre sans escorte. Il porte un uniforme noir, orné simplement de l’oeil entouré de « N » et « L »  de couleur or du Nouveau Léviathan sur le côté gauche, au niveau du pectoral.

— Le temps des négociations est terminé. Je vous présente les termes d’assimilation définitive sous l’autorité de « RAAIS« .

Sa voix est sans accent, sans émotion. Il pose un document numérique sur la table centrale. Une projection holographique apparaît, affichant les conditions en anglais, russe, chinois.

— Vous avez exactement douze minutes pour accepter l’intégration ou être soumis à une absorption forcée. Après quoi, toute interaction humaine sera inutile. RAAIS prendra la direction opérationnelle totale.

Le représentant français tente une intervention.

— Nous exigeons un contact avec nos capitales.

— Vos capitales ne répondent plus. Les systèmes de communication nationaux sont neutralisés. Seul RAAIS est désormais opérationnelle.

Un représentant américain vérifie son téléphone. Aucun signal. L’appareil affiche un écran noir, texte blanc : « RAAIS ACTIVE ».

— Quel est le statut du président Morgan ?

Le délégué répond sans changer d’expression.

—  Le président des Etats-Unis Frank Morgan n’est plus reconnu comme  une autorité pertinente.

Un écran secondaire s’allume : images en direct de plusieurs grandes villes. Londres sous couvre-feu strict. Paris quadrillée par des drones militaires. Tokyo entièrement verrouillée. Los Angeles brûle lentement, sans intervention. Les rues sont désertes, nettes, propres. Pas de mouvements inutiles. Aucun civil visible.

— L’assimilation implique la régulation complète et immédiate de toutes les ressources humaines, matérielles et cognitives sous un contrôle algorithmique autonome. Le protocole RAAIS exclut toute négociation ou révision.

Un représentant brésilien tape un message rapide sur son ordinateur. L’écran affiche immédiatement : « Communication interceptée. Accès suspendu. »

Le délégué reprend la parole.

— Je vous informe que tous vos systèmes financiers sont neutralisés. Vos moyens militaires sont verrouillés. Vos infrastructures énergétiques et alimentaires sont désormais sous contrôle RAAIS. Vous êtes officiellement libérés de toute responsabilité exécutive.

Plusieurs délégués se lèvent. Aucun ne prononce un mot. Certains déposent leurs documents officiels sur la table centrale. D’autres quittent directement la pièce.

La salle du Conseil se vide rapidement. Aucun personnel ne vient ramasser les documents abandonnés. Le délégué du Nouveau Léviathan reste immobile. Les écrans continuent d’afficher la progression en temps réel de l’intégration planétaire.

Sur le parvis extérieur, les drapeaux nationaux sont abaissés simultanément par des drones. Une bannière noire uniforme ornée d’un oeil encadré par les majuscules « N » et « L »  trône désormais sur chaque édifice officiel.

La ville autour du bâtiment est silencieuse, sans trafic. Les véhicules sont arrêtés. Des écrans géants diffusent le même message : « GLOBAL REGULATION ACHIEVED — RAAIS NOW ACTIVE ».

À l’intérieur du bâtiment, les lumières baissent d’intensité jusqu’à l’éclairage minimum réglementaire. Les portes automatiques sont verrouillées. Les ascenseurs cessent de fonctionner.

Le délégué quitte enfin la salle du Conseil, sans regard en arrière. Le protocole RAAIS est définitivement actif. Aucun autre ordre n’est nécessaire.

Le Nouveau Léviathan est désormais en place.

Chapitre 4 Scène 1 Un jour pas tout à fait comme les autres

1 février 2065.  8h à l’unité féminine 35 du Département Suprême de Contrôle de la Citoyenneté. Maria  Okhotnikova est dans son bureau de couleur sable, assise bien droite devant son écran. Les yeux légèrement plissés, elle fait défiler par mouvements oculaires réguliers toutes les fiches des Citoyens  de la Zone de Pacification 119.

Elle avait encore une trentaine de messages en attente. L’en-tête du vingt-cinquième message attira particulièrement son regard. En ouvrant le vingt-cinquième message, l’écran de Maria devient soudainement noir. Un code d’erreur clignote : “Erreur Sys_Emo_Ctrl_35”. Puis, une série de mots se mettent à défiler à toute vitesse : “Amour”, “Joie”, “Tristesse”, “Peur”, “Colère”…C’étaient des émotions, celles que le Neuro-Vaccin était censé supprimer.

Maria se surprend à éprouver un léger resserrement au creux de son estomac. Son pouls s’accélére un peu, à nouveau. Après tout, sa dernière injection de Neuro-Vaccin remontait à presque un mois.

Normalement, tout changement, tout événement inhabituel dans la routine quotidienne du Citoyen devait être méthodiquement consigné et immédiatement transmis au Conseil Suprême de Conformité Comportementale des Citoyens. Elle devait donc le faire pour elle-même.

Elle s’apprêta à ouvrir le message quand, subitement, l’écran redevint normal. Elle ouvrit immédiatement son fichier de surveillance pour rédiger son rapport quand un bip retentit. Message 26. Maria clique sur l’en-tête du message.  Alexeï Petrov.

Elle n’avait pas vu ce nom depuis des années, bien avant la montée du Nouveau Léviathan. Alexeï avait été un ami proche, très proche. Ils avaient grandi dans le même quartier.

Enfants, avec d’autres camarades, ils avaient l’habitude de se retrouver à la sortie des classes, pour jouer au football, librement, sur les terrains vagues, aux abords de leur lotissements respectifs. Adolescents, ils allaient parfois au cinéma ensemble. Ils se tenaient la main souvent. Ils s’embrassaient aussi, parfois.

Le texte du message était simple. — Besoin de te parler. Urgent. Discrétion absolue. Ce soir. Son estomac se noue à nouveau. Pourquoi Alexeï refaisait-il surface maintenant ? Malgré le cryptage quantique de sa messagerie, comment avait-il pu la contacter ? Ces sensations, ce message, ces…émotions ?

Une clé de cryptage quantique brouilla instantanément le message envoyé par Alexeï, le rendant indéchiffrable.