Les deux femmes s’exécutent sans résistance et, encadrées par les Citoyens-gardiens, sortent rapidement de l’unité 35 de surveillance des Citoyennes-gardiennes et s’engouffrent dans un véhicule militaire lourdement armé.
Le conducteur du véhicule appuie sur un bouton du tableau de bord et les vitres du véhicules deviennent immédiatement opaques. — Simple mesure de protection, dit le conducteur.
En réalité, c’était pour que Maria et Nika ne puissent pas voir à l’extérieur du véhicule et ainsi pouvoir repérer le trajet.
Le conducteur, grâce à des implants oculaires de réalité augmentée pouvait voir à travers les vitres teintées de noir. — Citoyennes Okhotnikov et Volkov, reprit le chef du groupe après avoir retiré son masque, nous vous emmenons à Tver, au quartier de sécurité n°105 du Département Suprême de l’Information. Vous allez nous faire un rapport détaillé de l’incident.
Dans un calme parfaitement simulé qui devait faire croire à ces hommes que les deux femmes étaient sous l’effet du Neuro-Vaccin, Nika remarqua, calmement — Mais le quartier de sécurité n°105 est à plus de deux heures de route de l’unité 35. Nous ne serons pas revenues à temps pour regagner nos domiciles avant le couvre-feu.
— Pas de problème », répondit le chef de groupe. Vos familles ont déjà été prévenues de votre absence de vingt-quatre heures. Les deux femmes acquiescent d’un hochement de la tête.
Etroitement encadrées par les quatre Citoyens-gardiens, Maria et Nika embarquent dans Le « Tube ». Ce monorail à sustentation magnétique et à propulsion nucléaire était le moyen de transport officiel du régime. Ce monorail était une version très améliorée du SC Maglev japonais du début des années 2000.
En effet, contrairement au monorail nippon dont la vitesse n’a jamais dépassé la vitesse déjà considérable de 603 km/h, le Tube pouvait atteindre 1000 km/h. Il pouvait ainsi parcourir l’immense territoire sino-russe en trois ou quatre heures maximum, entre les points les plus éloignés du Nouveau Léviathan.
Le Tube démarre sa course en douceur, s’élevant par degrés successifs au-dessus de Saint-Pétersbourg, sa structure cylindrique étincelante contrastant avec les façades austères des bâtiments de fonction des Citoyens-fonctionnaires du Régime.
Maria et Nika, assises dans la cabine de tête au design épuré, observent la ville s’éloigner à travers les grandes baies vitrées sans reflets. La cathédrale Saint-Isaac, autrefois symbole religieux, arborait maintenant un gigantesque écran holographique diffusant les slogans de propagande du Nouveau Léviathan.
– “Je suis utile pour le Régime, donc j’ai de la valeur.”
– “Le chaos est une rumeur.”
– “L’ordre pense pour moi.”
– “Se souvenir, c’est trahir.”
– “Ma vie est entre les mains du Nouveau Léviathan.”
— Destination : Tver. Temps de trajet estimé : 1 heure et 7 minutes, annonce une voix synthétique alors que le monorail s’engage sur la voie express E 105, atteignant rapidement sa vitesse de croisière dans un imperceptible vrombissement.
En face d’elles, les quatre Citoyens-Soldats sont assis, immobiles dans leurs uniformes noirs. Leurs mains gantées agrippent fermement leurs AK-12 de dernière génération, prêts à faire feu au moindre signe de rébellion.
Rapidement, les faubourgs de Saint-Pétersbourg cèdent la place à la campagne russe. Les datchas traditionnelles ont disparu, remplacées par des fermes agricoles standardisées et automatisées, sans personnel humain. Des champs interminables de blé génétiquement modifié ondulent sous le vent, leur couleur d’un doré artificiel témoignant des manipulations biotechnologiques du Régime.
En approchant de Veliki Novgorod, Maria aperçoit les vestiges de la forteresse médiévale, désormais transformée en Centre de Réhabilitation Comportementale des Citoyens. Les murs anciens sont désormais hérissés d’antennes et de capteurs, surveillant chaque mouvement dans un rayon de plusieurs kilomètres.
— Contrôle de routine, annonce laconiquement le soldat chef du groupe.
Le Tube ralentit, et se fait submerger par un essaim de drones pour l’examiner sous toutes les coutures. Maria remarque que les arbres qui bordent la route sont équipés de micro-caméras, leurs feuilles scintillant au soleil.
Le voyage reprend, les soldats toujours aussi rigides et vigilants. Les vastes forêts de bouleaux et de pins qui caractérisaient autrefois cette région ont été remplacées par des plantations d’arbres-carbones, créés pour absorber un maximum de CO2. Leurs troncs gris et lisses, dépourvus de branches jusqu’à une hauteur vertigineuse, forment un paysage vertical, aseptisé.
Alors qu’ils filent à toute allure au-dessus du lac Ilmen, Maria est frappée par sa couleur d’un bleu électrique peu naturel. Des plateformes flottantes couvrent sa surface, abritant les fermes high-tech qui fournissent une grande partie de la nourriture de la région.
À l’approche de Valdaï, le paysage vallonné offre une vue sur l’ancien parc national, maintenant converti en une énorme centrale solaire. Des milliers de panneaux photovoltaïques s’étendent à perte de vue, leurs surfaces réfléchissantes aveuglantes sous le soleil de midi.
Vyshny Volochyok défilent sous leurs yeux, son ancien système de canaux transformé en un réseau complexe de filtration et de purification d’eau. Des tuyaux gigantesques serpentent entre les bâtiments, transportant l’eau purifiée vers les centres urbains.
Le silence dans la cabine est pesant, rompu seulement par le sifflement à peine audible du monorail, qui fend l’air à très grande vitesse.
Maria observe discrètement le reflet des visages les Citoyens-Soldats dans les vitres du Tube. Leur expression atone reflètent l’emprise du Neuro-Vaccin sur leurs corps, leurs sensations, leurs émotions. Pas un mot, pas un geste superflu.
À mesure qu’ils s’approchent de Tver, le paysage devient de plus en plus industrialisé. Des usines automatisées s’étendent sur des kilomètres. Pilotés par des algorithmes très précis, des véhicules autonomes de transport font des allers-retours incessants entre ces bâtiments, chargeant ou déchargeant des pièces détachées, produites à des fins majoritairement militaires.
Tver apparaît enfin à l’horizon, méconnaissable. L’ancienne ville historique a été engloutie par une forêt de gratte-ciels qui pointent leurs têtes acérées droit vers le ciel, tous identiques. Au centre, dominant tout le reste, se dresse la tour du Département Suprême de l’Information, un monolithe d’acier en ultra-blindage. Comme tous les bâtiments sensibles du Nouveau Léviathan, il était capable de résister à un assaut nucléaire tactique.
Le Tube amorçe sa descente, permettant une vue vertigineuse sur la ville quadrillée. Les rues en contrebas grouillent de véhicules autonomes et de citoyens en uniforme, offrant une vue semblable à celle d’une ruche géante, au sein de laquelle la Reine commande et orchestre le plus petit geste de ses sujets.
— Nous arrivons au quartier de sécurité n°105, annonça le chef du groupe. Préparez-vous à débarquer.
Maria échange un dernier regard avec Nika alors que le monorail s’immobilise sur une plateforme d’atterrissage en hauteur. Dans les yeux de sa complice, elle lit la même détermination.