Chapitre 5 Scène 2 J’ai des questions pour vous

Encadrées par leurs gardes, les deux femmes sont conduites au huitième étage, dans une salle d’interrogatoire austère et impersonnelle. À peine assises, elles voient entrer le Citoyen-Médecin Boris Morozov, chef du Département n°105 de l’Information.

Sa corpulence imposante emplit l’embrasure, le crâne dégarni luisant sous les néons froids de la salle d’interrogatoire. Derrière ses lunettes rectangulaires aux montures métalliques, ses yeux sombres jaugent les deux femmes avec la précision clinique d’un entomologiste épinglant ses spécimens.

Sa barbe soigneusement taillée encadre un visage poupin qui pourrait paraître bonhomme sans ce sourire glacial – celui d’un prédateur en blouse blanche qui a appris à masquer sa nature sous les oripeaux de la bienveillance médicale. Chacun de ses gestes mesurés suinte l’autorité absolue, et ce sourire ne laissait présager rien de bon.

Sans un mot, il fait signe à un assistant de procéder. L’homme qui pénètre dans la pièce porte la blouse stérile des techniciens médicaux du Régime, ses gestes méthodiques et dénués d’émotion trahissent l’emprise de Neuro-Vaccin. Dans ses mains gantées, une seringue emplie d’un liquide transparent scintille sous l’éclairage au néon.

Maria et Nika sentent simultanément une piqûre acérée dans leur cou, juste sous l’oreille droite, là où pulsait leur artère carotide. Le produit se diffuse instantanément dans leur système sanguin, remontant vers leur cerveau avec une efficacité redoutable.

On venait de leur injecter du Néo-Penthotal, la version perfectionnée de l’ancien sérum de vérité, une drogue neurotrope utilisée par le Régime pour briser toute résistance psychologique.

Le produit agit en quelques secondes, inhibant les centres cérébraux du néocortex, responsables de la dissimulation et du mensonge. Contrairement à son prédécesseur du vingtième siècle, cette substance était conçue pour contourner les mécanismes naturels de défense de l’esprit humain.

Mais Nika, grâce à l’entraînement rigoureux suivi dans les rangs clandestins de la Résistance, parvint à mobiliser les techniques de résistance cognitive qu’on lui avait enseignées.

Par un effort de volonté considérable, elle réussit à compartimenter son esprit, isolant ses véritables pensées dans des recoins inaccessibles de sa conscience tout en laissant émerger un flot de désinformation soigneusement préparée.

Le corps complètement détendu, les yeux mi-clos, elle balbutie de fausses informations sur la cause de la panne à l’unité féminine 35, brodant une histoire de pic de tension électrique ayant déclenché le système automatique de sécurité.

Maria, en revanche, a une violente réaction allergique dès l’injection des premiers millilitres du produit. Son corps est soudainement pris de convulsions et elle perd rapidement connaissance, sous le regard impassible de Morozov.

Lorsqu’elle reprend ses esprits, elle est allongée sur une table d’opération, Nika à ses côtés sur une seconde table médicale.

Au-dessus d’elles, Morozov et son équipe s’affairent, et finissent par leur poser sur la tête un casque hérissé d’électrodes.

Maria comprend avec terreur ce qui en train de se passer. Le Citoyen-Médecin Morozov veut tenter de se connecter à leurs implants neuronaux pour accéder à leurs souvenirs. Une opération risquée et encore expérimentale en 2065.

Pour Nika, la tentative se solde par un échec. Morozov ne récolta que des images aléatoires et incohérentes, sans le moindre sens. Mais lorsqu’il se connecte à l’esprit de Maria, il parvient à remonter jusqu’au moment où elle avait reçu le message d’Alexeï.

Cependant, à sa grande frustration, le message était crypté. La Résistance avait tout prévu. Une clé de cryptage des souvenirs de Maria avait été introduite dans son implant neuronal en même temps que le pseudo Neuro-Vaccin injecté par Nika.

Morozov s’acharne. Il échoue à  briser le code. Furieux, il ordonne de  conduire les deux femmes dans deux cellules à isolement sensoriel total, au  dixième sous-sol, avec l’interdiction formelle d’en sortir ou de communiquer avec l’extérieur.

Dans la solitude et l’obscurité totale de sa prison de béton et d’acier, Maria oscille entre soulagement et angoisse. Leur plan avait fonctionné, leurs secrets étaient préservés… mais pour combien de temps ?

 

Chapitre 5 Scène 3 J’ai les moyens de vous faire parler

La porte de la cellule de Maria s’ouvre dans un fracas qui la réveille instantanément. À peine eut-elle ouvert les yeux que les deux Citoyens-gardiens fondent sur elle, la soulèvent du sol, sans ménagement. Ils la plaquent au fond d’un ascenseur qui descend comme une flèche au niveau -10, celui de la « salle de recueil d’informations ».

Cette pièce est plongée dans une quasi-pénombre, uniquement éclairée par les voyants clignotants des terminaux informatiques qui longent les murs. Au centre de la pièce, Ivan est agenouillé, les mains menottées dans le dos, la tête penchée au-dessus d’une baignoire remplie d’eau. Deux Citoyens-Gardiens se tiennent à ses côtés, immobiles, prêts à exécuter les ordres.

Au fond de la cellule, Mikhail et Anya se tiennent droit debout, le regard vide, encadrés par deux autres soldats. Le Neuro-Vaccin, privant les enfants de toute réaction émotionnelle, les rendent insensibles à la scène de torture exercée sur leur père, qui se déroule devant leurs yeux.

Maria est assise sur une chaise métallique face à Ivan, dont le visage est marqué par l’épuisement. Ses traits tirés trahissent l’angoisse qui le ronge. Ses yeux écarquillés fixent Maria avec une intensité désespérée.

Le Citoyen-Médecin Boris Morozov arpente la pièce avec une lenteur calculée. Le martèlement de ses bottes résonne sourdement sur le béton froid. Sa silhouette imposante se détache dans la pénombre, éclairée par intermittence par les lueurs vacillantes des écrans de surveillance.

Dans sa main droite, il tient fermement un dossier à projection holographique dont les données clignotent en bleu dans l’obscurité. Ses doigts effleurent régulièrement la surface tactile, faisant défiler les informations bloc par bloc, d’un geste sec, nerveux.

Son visage demeure impassible, mais les mouvements latéraux de ses yeux scrutent fébrilement chaque détail du rapport, à la recherche du plus petit indice utile à sa traque. Il s’arrête soudain et se penche vers Maria. Il  plonge un regard froid et fixe dans les yeux brûlants de Maria.

— Je repose la question une dernière fois, Citoyenne-Gardienne Maria Okhotnikova, dit-il en haussant légèrement le ton. Que s’est-il passé exactement à l’unité 35 hier ?

Maria déglutit péniblement. Elle balbutie, la bouche sèche  — Je vous l’ai dit… Il y a eu une coupure de courant pendant mon injection de rappel. C’est tout ce que je sais…

Boris fait un signe de tête presque imperceptible à l’un des soldats.  D’un geste brutal, l’homme  plonge la tête d’Ivan dans l’eau glacée. Le corps d’Ivan convulse, luttant désespérément contre la noyade.

Sous l’effet de l’antidote au Neuro-Vaccin qu’on lui avait injecté, il ressent pleinement la terreur et la douleur de l’asphyxie. Juste avant la noyade, le soldat empoigne des deux mains  brutalement la tête d’Ivan qui jaillit de l’eau dans une gerbe qui éclabousse les bottes de Morozov. Ivan tousse, crache, le visage écarlate, les yeux injectés de sang.

— Maria, je t’en prie, supplie-t-il d’une voix rauque. Dis-leur ce qu’ils veulent savoir…

— Je… je ne sais pas, bégaye-t-elle. L’infirmière m’a fait l’injection mensuelle, c’est la procédure habituelle…

Boris soupire profondément, son visage se durcissant davantage tandis qu’une lueur d’exaspération traverse son regard glacial. Face à l’entêtement de Maria, ses mâchoires se contractent. Il s’immobilise devant elle, les mains croisées dans le dos.

— Arrêtez ! Je vous en supplie ! hurle-t-elle, la voix brisée par les sanglots. D’accord, d’accord, je vais tout vous dire…

Boris fait signe au soldat de relâcher Ivan, qui s’effondre sur le sol. En manque d’oxygène, il se contortionne sur le sol trempé et tousse  en  vomissant de l’eau. Morozov se tourne vers Maria,  avec un sourire vénéneux.

— Enfin, nous progressons. Je vous écoute, Citoyenne, et ne me décevez pas cette fois, si vous tenez à la vie de votre famille.

Epuisée, effrayée et dévastée par la scène de torture d’Ivan, Maria est sur le point de donner tous les détails à propos du message crypté d’Alexeï.

Au moment précis où elle commence à parler, la porte de la cellule s’ouvre brusquement. Un nuage de fumée bleue envahit immédiatement la pièce. Ce fut la dernière chose que vit Maria avant de perdre connaissance.

 

 

Chapitre 5 Scène 4 De l’autre côté

Maria émerge lentement des ténèbres. Son esprit embrumé lutte pour retrouver prise avec la réalité. Ses paupières semblent peser des tonnes, et lorsqu’elle parvient enfin à les ouvrir, elle est accueillie par… le néant. Une obscurité totale, impénétrable. Une  panique de glace la submerge. Elle suffoque.

— Ivan ? Les enfants ? crie-t-elle d’une voix rauque, fébrile.

Une main chaude se pose sur son bras, tandis qu’une voix familière et apaisante lui répond — Tout va bien, Maria. Tu es en sécurité maintenant.

— Alexeï ? souffle-t-elle, en se jetant dans ses bras.

— Je… je ne vois rien. Pourquoi je ne vois rien ? crie-t-elle.

Alexeï resserre doucement son étreinte, en  traçant des cercles rassurants sur les épaules de Maria — C’est normal, Maria. C’est temporaire, juste un effet secondaire du retrait de ton implant cérébral. Ça va passer, je te le promets. D’ici 24 heures, ta vue sera revenue.

Mais Maria n’écoute plus, submergée par un torrent d’émotions trop longtemps contenues. Des larmes jaillissent, des sanglots secouent tout son corps. Enfin, elle s’apaise un peu,  en glissant doucement des  bras d’Alexeï vers son lit. Il amène un gobelet à la bouche de Maria et lui dit, doucement, — Bois ça. Tout va s’arranger. Je te le promets.

Maria boit  le liquide d’un trait et plonge presque immédiatement dans un sommeil profond.

 

Chapitre 5 Scène 5 Bienvenue dans la Résistance

Lorsque Maria ouvre à nouveau les yeux, la lumière l’éblouit. Elle cligne des paupières, s’habituant progressivement à ce monde retrouvé. Des silhouettes floues se penchent sur elle, et lentement, les contours deviennent plus nets.

— Maman ! s’écrient Mikhail et Anya d’une même voix, leurs visages rayonnants de joie et de soulagement.

— Maria, mon amour, murmura Ivan, des larmes brillent dans ses yeux alors qu’il serre sa main dans la sienne.

Maria sent son cœur s’emballer, submergée par une vague d’amour et de gratitude. Ils sont là, tous les trois, sains et saufs. Elle les serre dans ses bras, s’enivre de leur présence, de la chaleur de leur étreinte.

Alexeï s’approche, un sourire énigmatique aux lèvres. — Bienvenue parmi nous, Maria.

Son ton grave fait naître un frisson le long de l’échine de Maria. Elle regarde tour à tour Ivan et les enfants, remarque enfin les petits pansements derrière leurs oreilles. Eux aussi avaient été libérés de leurs implants. Ils n’étaient plus sous l’emprise du Régime.

À cet instant, un homme entre dans la pièce. Grand, athlétique, avec des cheveux poivre et sel et un regard acéré, il dégage une aura de force tranquille. Il s’avance vers Maria et lui tend la main.

— Jack Brennan, dit-il à Maria, lui tendant la main avec un sourire chaleureux. Bienvenue dans la Résistance.