Le monde du Nouveau Léviathan en 2065 n’est pas une dystopie arbitraire. C’est une extrapolation rigoureuse des trajectoires climatiques que le GIEC documente depuis 30 ans. Le roman ne fabule pas — il prolonge ce que la science prédit déjà, en ajoutant la question que la science ne pose pas : quelles formes politiques ce monde engendre-t-il ?
Les scénarios du GIEC : de quoi parle-t-on ?
Le 6e rapport d’évaluation du GIEC (AR6, 2021-2023) est la synthèse la plus complète et la plus récente sur l’état du climat. Il utilise 5 scénarios socioéconomiques — les SSP (Shared Socioeconomic Pathways) — qui correspondent à des trajectoires d’émissions différentes selon les politiques adoptées.
Le constat de départ est brutal : avec les politiques en vigueur en 2020, la trajectoire conduisait à un réchauffement d’environ +3,2°C à l’horizon 2100 par rapport à l’ère préindustrielle. Les engagements pris à la COP26 réduisaient cette trajectoire à environ +2,7°C.
Dans tous les scénarios, le réchauffement aura dépassé +1,5°C avant 2030. C’est acquis — la question n’est plus si, mais combien au-delà.
La trajectoire vers 2065 : ce que les données prévoient
Températures
Dans le scénario intermédiaire (SSP3-7.0 — le plus proche de la trajectoire actuelle), les projections donnent :
- 2030 : +1,5°C au-dessus de l’ère préindustrielle (certain dans tous les scénarios)
- 2050 : +2°C (scénario intermédiaire)
- 2065 : entre +2,3°C et +3°C selon les scénarios
- 2100 : entre +2,5°C et +4,5°C
Ces chiffres sont des moyennes mondiales. Les continents — et en particulier l’Europe, l’Asie centrale, et les régions arctiques — se réchauffent 2 à 3 fois plus vite que la moyenne planétaire. En 2065, l’Arctique pourrait connaître des températures supérieures de +6 à +8°C à leurs niveaux préindustriels.
Montée des eaux
Entre 2046 et 2065, le niveau des mers devrait augmenter de 17 à 38 centimètres selon les scénarios, par rapport aux niveaux de la fin du XXe siècle. À l’horizon 2100, cette hausse pourrait atteindre 63 centimètres à 1 mètre.
Plus de 1 milliard de personnes vivent dans des zones côtières basses (moins de 10 mètres d’élévation). L’inondation progressive de ces zones est l’un des principaux moteurs des migrations climatiques.
Événements extrêmes
Le réchauffement n’est pas une augmentation uniforme et linéaire — c’est une amplification des extrêmes :
- Vagues de chaleur : plus fréquentes, plus longues, plus intenses. Certaines régions équatoriales pourraient devenir inhabituellement invivables pendant des mois chaque année
- Ouragans et cyclones : intensité croissante avec le réchauffement des océans. Les catégories 4 et 5 deviennent plus fréquentes ; des événements de catégorie 6 — une catégorie qui n’existe pas encore dans les échelles officielles — sont projetés dans les scénarios pessimistes
- Méga-sécheresses : des régions entières du bassin méditerranéen, du Moyen-Orient, d’Afrique subsaharienne et du sud-ouest américain pourraient connaître des sécheresses persistantes sur plusieurs décennies
- Inondations : paradoxalement, le réchauffement intensifie aussi les précipitations extrêmes — l’air plus chaud retient 7% d’eau supplémentaire par degré de réchauffement
Les migrations climatiques : l’instabilité géopolitique fondamentale
C’est le lien le plus direct entre la climatologie et la géopolitique du Nouveau Léviathan.
Le GIEC estime que les migrations liées au climat pourraient concerner 216 millions de personnes d’ici 2050 dans les seuls pays en développement — et ce chiffre ne prend pas en compte les migrations induites par les conflits eux-mêmes, qui sont souvent exacerbés par la pression climatique sur les ressources.
Les zones sources
L’Arctique dégelé : le pergélisol libère du méthane en fondant, accélérant le réchauffement. Les infrastructures construites sur le pergélisol s’effondrent. Les zones côtières arctiques sont inondées. Mais paradoxalement, l’Arctique devient aussi stratégiquement précieux : ses ressources minières et ses nouvelles routes maritimes font l’objet d’une compétition entre puissances.
Les zones équatoriales : combinaison de chaleur extrême, de pénuries d’eau, d’effondrement agricole et d’inondations côtières. Des régions entières d’Afrique subsaharienne, d’Asie du Sud et d’Amérique centrale pourraient perdre leur capacité à soutenir des populations denses.
Les deltas et les côtes basses : Bangladesh, delta du Nil, delta du Mékong, côtes des Pays-Bas, du Vietnam, de la Louisiane. Des dizaines de millions de personnes déplacées par la montée des eaux.
Les zones de destination
Les zones tempérées des latitudes moyennes et élevées deviennent les destinations privilégiées — Europe du Nord, Canada, Sibérie (dégelée et paradoxalement plus habitable), nord de la Russie.
C’est précisément ce corridor qui structure la géopolitique du Nouveau Léviathan : la Russie et la Chine, qui contrôlent les vastes territoires tempérés du nord, ont un avantage stratégique considérable dans un monde de migrations massives. Leur fusion politique n’est pas seulement une convergence idéologique — c’est une réponse rationnelle à la géographie climatique de 2065.
Le monde en 2065 : extrapolation fondée
En combinant les trajectoires climatiques du GIEC avec les dynamiques politiques actuelles, voici le monde que la science permet de projeter pour 2065 :
Température globale : entre +2,5°C et +3°C au-dessus de l’ère préindustrielle. Les régions arctiques entre +6 et +8°C. L’Europe du Sud et le bassin méditerranéen entre +3,5 et +4,5°C.
Niveau des mers : hausse de 40 à 60 centimètres par rapport à 2000. Des métropoles côtières majeures — Miami, Amsterdam, Bangkok, Mumbai, Shanghai — sous menace permanente ou partiellement inondées.
Zones inhabituelles : une large bande entre le 15e et le 35e parallèle nord et sud — incluant la majeure partie du Sahara, de l’Arabie, du sous-continent indien, du Mexique et de l’Afrique subsaharienne — connaît des épisodes de chaleur humide létale pendant plusieurs semaines par an.
Migrations : entre 500 millions et 1 milliard de personnes déplacées ou en transit. Les frontières sont sous pression permanente. Les États qui contrôlent des territoires habitables ont un pouvoir de négociation — et de fermeture — considérable.
Ressources : l’eau potable est le pétrole du XXIe siècle tardif. Les aquifères surexploités s’épuisent. Les glaciers qui alimentent les grands fleuves d’Asie centrale et d’Amérique du Sud ont fondu. Les conflits pour l’eau structurent les relations géopolitiques.
Ce que ça justifie dans le roman
Le Mur du Trentième Méridien
Le Mur n’est pas un caprice autoritaire — c’est une réponse à une pression migratoire réelle et massive. Des centaines de millions de personnes cherchent à atteindre les zones tempérées du nord et de l’est. Le Nouveau Léviathan contrôle ces zones. Le Mur est sa réponse.
Le méridien 30 — de Mourmansk à la Méditerranée — correspond approximativement à la frontière entre les zones climatiquement viables contrôlées par le régime et les zones sous pression à l’ouest.
La stabilité comme argument
Dans un monde d’instabilité climatique permanente, le Nouveau Léviathan peut sincèrement arguer qu’il offre quelque chose que l’Ouest ne peut pas donner : la stabilité. Eau, nourriture, sécurité, prévisibilité. Au prix de la liberté émotionnelle — mais qui, dans un monde de migrations et de famines, peut se permettre de refuser la stabilité ?
C’est l’argument rhétorique le plus puissant du régime : il ne supprime pas l’humanité par malveillance. Il la sacrifie pour la survie. Et dans le contexte climatique de 2065, cet argument n’est pas entièrement faux.
C’est ce qui rend la résistance si difficile — et si nécessaire.
Bibliographie
GIEC — AR6 Rapport de synthèse (2023) : la référence centrale. Disponible librement sur ipcc.ch.
Wallace-Wells, D. — La Terre inhabitable (2019) : la synthèse journalistique la plus rigoureuse des scénarios climatiques extrêmes.
Rigaud, K.K. et al. — Groundswell: Preparing for Internal Climate Migration (Banque mondiale, 2018) : les projections de référence sur les migrations climatiques internes.
Lustgarten, A. — The Great Climate Migration (New York Times Magazine, 2020) : l’exploration journalistique des trajectoires migratoires climatiques.
Burke, M. et al. — Global non-linear effect of temperature on economic production (Nature, 2015) : la quantification des impacts économiques du réchauffement par région.
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