Le programme Auctus — qui produit des soldats et des techniciens d’élite aux capacités augmentées — n’est pas une rupture technologique arbitraire. C’est la convergence de trajectoires qui existent déjà en 2026, poussées sur 40 ans par un État disposant de ressources illimitées et d’une éthique inexistante.


Ce qu’est le transhumanisme — et ce qu’il n’est pas

Le transhumanisme est un courant de pensée qui défend l’utilisation des technologies pour améliorer les capacités humaines au-delà de leurs limites biologiques naturelles. Force physique, endurance, cognition, durée de vie — tout est considéré comme modifiable, optimisable, extensible.

Ce n’est pas de la science-fiction. C’est une position philosophique sérieuse, défendue par des chercheurs de renom — Nick Bostrom à Oxford, Max More, Ray Kurzweil — et qui informe des programmes de recherche réels dans des institutions militaires et civiles.

Ce qui distingue le transhumanisme du Nouveau Léviathan de ses versions civiles : l’absence de consentement et la stratification de classe. Les augmentations ne sont pas offertes à tous — elles définissent une nouvelle hiérarchie biologique.


Les augmentations réelles en 2026

Augmentations physiques

Exosquelettes : des dispositifs portables amplifient la force et l’endurance. L’armée américaine développe le TALOS (Tactical Assault Light Operator Suit) — un exosquelette militaire qui amplifie la force musculaire et intègre une protection balistique. Des versions civiles existent déjà pour la rééducation médicale (ReWalk, Ekso Bionics).

Prothèses neurales : des membres artificiels connectés directement au système nerveux permettent un contrôle moteur précis et une rétroaction sensorielle. Des patients amputés peuvent sentir la texture des objets qu’ils saisissent via leur prothèse.

Pharmacologie des performances : des agents nootropiques (modafinil, ritaline, microdosing de psychédéliques) sont utilisés hors prescription pour améliorer la concentration, réduire le besoin de sommeil, augmenter la résilience au stress. L’armée investit massivement dans cette direction.

Augmentations cognitives

Stimulation transcrânienne : la stimulation magnétique transcrânienne (TMS) et la stimulation par courant continu (tDCS) modifient l’excitabilité corticale et peuvent améliorer certaines performances cognitives. Les militaires américains les testent pour accélérer l’apprentissage et réduire la fatigue décisionnelle.

Interfaces cerveau-machine (voir article précédent) : BrainGate et Neuralink ouvrent la voie à des augmentations cognitives directes — mémoire externe accessible par la pensée, traitement d’information assisté, communication télépathique.

Édition génomique : CRISPR-Cas9 permet des modifications génétiques précises. En 2018, He Jiankui a provoqué un scandale mondial en créant les 1ers bébés génétiquement modifiés — des jumelles dont le gène CCR5 a été désactivé pour conférer une résistance au VIH. La technologie est là ; seuls les garde-fous éthiques retiennent son déploiement.

Augmentations biologiques

Thérapies géniques somatiques : des vecteurs viraux délivrent des gènes correctifs dans des cellules adultes. Déjà en usage clinique pour des maladies génétiques rares, avec des résultats remarquables (thérapie génique de la drépanocytose, amyotrophie spinale).

Myostatine et hypertrophie musculaire : la myostatine est un inhibiteur naturel de la croissance musculaire. Des individus avec des mutations inactivantes de ce gène présentent une masse musculaire exceptionnelle dès la naissance. Des thérapies anti-myostatine sont en développement pour les maladies neuromusculaires — et exploitées hors protocole par certains sportifs.

Télomérase et longévité : les télomères — les capuchons protecteurs des chromosomes — raccourcissent à chaque division cellulaire, limitant le nombre de divisions possibles. L’activation de la télomérase pourrait théoriquement repousser ce mécanisme de vieillissement. Des essais précliniques sont en cours.


Le programme Auctus : extrapolation à 2065

Le programme Auctus est la version militaro-industrielle du transhumanisme d’État — sans contraintes éthiques, avec des ressources illimitées, sur 40 ans de progrès technologique accumulé.

Niveau 1 — Augmentation physique systématique

Les soldats et techniciens Auctus reçoivent dès leur recrutement :

Modification osseuse : des nanoparticules de carbure de titane sont incorporées dans la matrice osseuse pendant la croissance, multipliant par 3 à 4 la résistance aux fractures. Boris Morozov, dans le roman, a subi cette modification — ses os renforcés sont une conséquence directe de son intégration dans le programme.

Amplification musculaire : inhibition génique de la myostatine combinée à une thérapie génique d’activation des fibres musculaires rapides. Résultat : une masse musculaire et une force physique supérieures à tout athlète naturel, avec une endurance à l’avenant.

Régulation métabolique : des implants métaboliques régulent la glycémie, l’oxygénation tissulaire et la récupération post-effort. Les sujets Auctus peuvent opérer sans sommeil pendant 72 heures avec des performances maintenues.

Niveau 2 — Augmentation sensorielle

Vision augmentée : des implants rétiniens étendent le spectre visuel vers l’infrarouge et l’ultraviolet, et superposent des informations tactiques en temps réel — une HUD (Heads-Up Display) intégrée directement dans le champ visuel.

Audition directionnelle : des implants cochléaires modifiés permettent d’isoler et d’amplifier des sons spécifiques dans des environnements bruyants, avec une localisation spatiale de précision militaire.

Proprioception augmentée : des capteurs distribués dans les muscles et les articulations transmettent un retour proprioceptif enrichi — une conscience corporelle qui rend les sujets Auctus exceptionnellement précis dans leurs mouvements.

Niveau 3 — Augmentation cognitive

Mémoire de travail étendue : des implants corticaux augmentent la capacité de mémoire de travail, permettant de maintenir et de manipuler simultanément un nombre beaucoup plus grand d’informations. Décisions tactiques complexes, traitement de multiples flux de données en temps réel.

Inhibition de la peur : une modification ciblée des circuits amygdaliens réduit la réactivité à la peur sans supprimer les autres fonctions émotionnelles — contrairement au Neuro-Vaccin de masse. Les sujets Auctus ressentent toujours des émotions ; ils ne sont juste pas paralysés par la peur au combat.

Synchronisation de réseau : les sujets Auctus d’une même unité peuvent partager des états attentionnels via leurs implants — une forme primitive de conscience collective distribuée qui améliore la coordination tactique.


La dérive non anticipée : le cas Boris Morozov

Le programme Auctus a été conçu pour produire des outils — des soldats et des techniciens plus efficaces. Ce qu’il n’a pas anticipé : que l’augmentation des capacités cognitives et sensorielles pourrait, chez certains sujets, amplifier plutôt que supprimer la vie intérieure.

Boris Morozov est architecte du Neuro-Vaccin — son cerveau est entraîné à modéliser les mécanismes de la conscience et de l’émotion avec une précision exceptionnelle. Quand le programme Auctus augmente ses capacités cognitives, il amplifie aussi sa capacité à percevoir les conséquences de ce qu’il a créé.

C’est le paradoxe central du programme : les sujets les plus augmentés cognitivement sont aussi les plus susceptibles de remettre en question l’idéologie qui les a créés. Le Léviathan fabrique ses propres fossoyeurs.


Ce que le transhumanisme d’État révèle sur le régime

Le transhumanisme du Nouveau Léviathan n’est pas une amélioration de l’humanité — c’est sa bifurcation. Une élite biologiquement augmentée, une masse neurologiquement supprimée. 2 espèces dans 1 même société.

Hobbes avait imaginé un Léviathan qui neutralise la guerre de tous contre tous par un contrat social. Le Nouveau Léviathan l’a remplacé par une ingénierie biologique : ceux qui ont le pouvoir n’ont plus besoin du consentement des autres, parce qu’ils ont rendu le consentement inutile — et la rébellion biologiquement impossible pour la masse.

Sauf pour ceux que l’augmentation a rendus trop conscients pour se taire.


Bibliographie

Bostrom, N. — A History of Transhumanist Thought (Journal of Evolution and Technology, 2005) : la généalogie intellectuelle du transhumanisme.

Naam, R. — More Than Human: Embracing the Promise of Biological Enhancement (2005) : une exploration accessible et rigoureuse des augmentations réelles et projetées.

Doudna, J. & Charpentier, E. — A Programmable Dual-RNA-Guided DNA Endonuclease in Adaptive Bacterial Immunity (Science, 2012) : l’article fondateur de CRISPR-Cas9.

Liao, S.M. (ed.) — Philosophical Medical Ethics: Enhancing Human Capacities (2013) : le débat éthique sur l’augmentation humaine.

Harari, Y.N. — Homo Deus (2015) : une exploration des trajectoires transhumanistes à l’échelle civilisationnelle. À lire avec un regard critique mais attentif.

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