Chapitre 1 Scène 2 Pas d’émotions

Maria descend du blindé et se dirige vers la porte blindée de l’unité féminine 35 du Département Suprême de Contrôle de la Citoyenneté.

Elle regarde le véhicule à propulsion nucléaire s’éloigner. Il avance lentement, dans un crissement feutré des pneus qui s’amenuise à mesure que le blindé s’éloigne, creusant de larges traces dans la neige.

Elle se retourne vers la porte et se penche légèrement, se tenant immobile,  l’œil droit parfaitement aligné avec le capteur de reconnaissance rétinienne. Un faisceau rouge balaye sa rétine pendant une fraction de seconde. Flash vert. Clic. La porte se déverrouille dans un sifflement pneumatique.

Maria s’engouffre dans le couloir blanc et lisse menant à son bureau. L’endroit est presque silencieux, à l’exception du bourdonnement sourd et permanent des serveurs informatiques. À sa gauche et à sa droite, des portes identiques défilent, chacune menant à un bureau semblable au sien.

Une collègue apparaît au détour d’un angle. — Bonjour, chère Citoyenne, disent-elles simultanément. Maria atteint enfin son bureau. La porte s’ouvre automatiquement à son approche. Elle entre dans la pièce, illuminée par une lumière artificielle tamisée donnant un ton de sable au mobilier, composé de son bureau, son ordinateur et d’une armoire de rangement.

Elle s’assoie. Juste avant de se connecter à son ordinateur par reconnaissance rétinienne, Maria est distraite par le vrombissement à peine perceptible d’un drone, en vol stationnaire à un mètre au-dessus de sa tête.

Après l’avoir regardé un bref instant, elle se connecte. Son regard est immédiatement attiré par une notification rouge qui clignote dans le coin supérieur droit : 47 nouveaux messages urgents.  — Sûrement des Signalés, pense-t-elle.

Elle ouvre le premier. Dossier 734-B. Sujet : Citoyen-Ouvrier Pavel Zakharov. Caméra 12-C, Complexe de Nanofabrication Yù-7 (重庆) Motif : a esquissé un sourire en direction d’une collègue.

Durée de l’anomalie : 1,3 seconde. Maria tape sa recommandation sans même y penser : « Surveillance accrue. Augmentation préventive de la dose de Neurostat. » « Clic ». Message envoyé au au Centre 109  de Traitement de l’Information de Néo-Moscou.

Une fois connectée à son terminal, avec un mouvement latéral des yeux,  Maria fait défiler  les fiches suivantes des Citoyens. Elle note méticuleusement les détails de leurs schémas comportementaux. Midi, déjà. C’est l’heure de son injection mensuelle du Neuro-Vaccin.

Elle cligne deux fois rapidement des yeux pour fermer sa session de travail sur son ordinateur. L’écran de veille est d’un noir mat. En son centre, surmonté de l’oeil encadré par un N et L, emblème du Nouveau Léviathan,  clignote le message « Citoyenne-surveillante Maria Okhotnikova, Il est l’heure de votre rappel vaccinal mensuel. Veuillez-vous rendre à l’infirmerie de votre unité. »

Maria quitte son bureau pour se rendre à l’infirmerie de son unité pour son injection de Neuro-Vaccin.

Alors qu’elle marche vers la salle d’injection, son estomac se noue légèrement. Elle marque une pause, surprise par cette réaction inhabituelle de son corps. Hésitante pour la première fois de la journée, elle reprend sa marche vers la salle d’injection.

La salle d’injection de l’infirmerie est froide, stérile. Un serveur informatique massif trône au milieu de la pièce. Maria s’assoie lentement sur la chaise d’injection. Dans l’attente de la Citoyenne-Infirmière, elle laisse son regard flotter le long des murs, observant les capteurs de température et de mouvements. L’œil rouge de son drone l’observe fixement, derrière la baie vitrée de l’infirmerie.

Une Citoyenne-infirmière entre dans la salle. Elles échangent un sobre — Bonjour, Citoyenne Maria Okhotnikova. Maria tend son bras, la manche de sa veste retroussée. L’infirmière, d’un geste expert, ajuste le brassard autour de son biceps et introduit dans son bras une minuscule aiguille.

Un clic à peine perceptible se détache du murmure des machines de l’infirmerie.

Trois secondes. L’injection est terminée. Maria sent une fraîcheur se répandre dans son abdomen ainsi qu’une accélération de son rythme cardiaque.  Le Neuro-vaccin a repris le contrôle.

Maria reste encore allongée quelques secondes, le temps de laisser se dissiper une légère sensation d’étourdissement. Enfin, elle se lève, remercie la Citoyenne-infirmière et sort prestement de la pièce, cédant sa place à la Citoyenne suivante.

Elle marche à pas réguliers vers son bureau et, subitement, elle voit des petites étoiles danser devant ses yeux. Cela n’arrivait pas d’habitude. Mettant cet instant de fragilité sur le compte d’un rhume tenace, elle décide de ne pas y prêter attention.

Elle s’assoie de nouveau à son bureau et fixe la caméra de son ordinateur pour déverrouiller sa session. Elle a une centaine de messages en attente. Elle commence sa routine de traitement des messages en visionnant d’abord rapidement l’objet de chaque message pour ensuite les traiter en détail, un à un, scrupuleusement. Ensuite Elle fait rapidement défiler les en-têtes des messages.

C’était décidément un jour calme. Parmi la centaine de messages de surveillance des Citoyens à traiter, elle avait dû en signaler seulement trois.