Chapitre 4 Scène 2 Le premier mensonge

21h15 chez les Okhotnikov, après le dîner. Mikhaïl et Anya sont couchés. Ivan est assis à son bureau, terminant ses rapports du jour, notamment celui concernant le signalé intercepté juste avant sa tentative de franchir le Mur vers l’ouest.

Il prenait toujours un soin tout particulier à consigner dans les moindres détails comment le déviant avait pu être interrogé, de façon « non violente » à l’aide de Néo-Penthotal, une substance chimique neuro-active ayant pour effet d’abolir toute possibilité de mensonge.

Maria sent un frisson lui parcourir le dos. Qu’est-ce, ou plus exactement qui, l’attend là-haut sur le toit ? 21h14. Se forçant à marcher d’un pas tranquille, elle se dirige vers la porte, jetant un coup d’œil discret à son micro-terminal.

À 21h16, il émet un bip, affichant sur son écran un message clignotant : « Urgence 2. Drone paramétrique défectueux. Intervention immédiate requise. »

— Un problème ? lance Ivan depuis son bureau, sans lever les yeux.

Avec le ton le plus neutre dont elle est capable, Maria répond : — Apparemment, mon drone a un problème. Je dois aller le reparamétrer.

Ivan tourne lentement la tête vers elle. Au loin, une sirène de patrouille commence sa ronde nocturne, un gémissement lugubre qui monte dans la nuit. — Maintenant ? Tu sais ce qu’il advient de ceux qui sont dehors après 21h30, Maria.

Il fronce légèrement les sourcils. — Fais vite.

Maria se rapproche, pose une main sur son épaule. Un geste appris, mécanique. — Je fais vite, ne t’inquiète pas. Ivan hoche la tête et se replonge dans son rapport.

La porte de l’appartement se referme derrière elle dans un souffle. Dans le couloir, le son de la sirène est plus net. Elle se dirige vers l’ascenseur de service.

En montant, elle imagine les patrouilles qui sillonnent déjà le secteur, leurs capteurs thermiques balayant chaque recoin, chaque fenêtre.

Si son prétexte ne tenait pas, si on la trouvait là-haut pour autre chose qu’un drone défectueux, c’était le Centre de Réhabilitation. Sans interrogatoire.

Arrivée sur le toit, la morsure du vent glacial lui coupe le souffle. Elle relève son col. Elle scrute l’obscurité. C’était une nuit particulièrement étoilée. Elle se surprend à éprouver un sentiment de beauté face à la voûte céleste.

Décidément, pense-t-elle, il se passe des choses très bizarres aujourd’hui. Éclairant son chemin avec son micro-terminal, elle s’achemine vers la baie de recharge.

Son drone l’identifie, vibre, émet des flashs verts. L’écran lui ordonne de procéder à une révision. L’algorithme de contrôle ne signale aucun dysfonctionnement.

Maria valide le rapport et se retourne. Le vent s’est intensifié, faisant voleter ses cheveux. Ses yeux verts, habituellement ternes, brillent d’une lueur inhabituelle. La sirène se rapproche, son cri strident rappelant l’urgence.

Au moment où elle allait s’engager dans l’ascenseur, un — psitt ! — perce le vent neigeux.

Une silhouette se matérialise devant elle. Maria retient un cri, sa main se portant instinctivement à sa bouche.