Encadrées par leurs gardes, les deux femmes sont conduites au huitième étage, dans une salle d’interrogatoire austère et impersonnelle. À peine assises, elles voient entrer le Citoyen-Médecin Boris Morozov, chef du Département n°105 de l’Information.
Sa corpulence imposante emplit l’embrasure, le crâne dégarni luisant sous les néons froids de la salle d’interrogatoire. Derrière ses lunettes rectangulaires aux montures métalliques, ses yeux sombres jaugent les deux femmes avec la précision clinique d’un entomologiste épinglant ses spécimens.
Sa barbe soigneusement taillée encadre un visage poupin qui pourrait paraître bonhomme sans ce sourire glacial – celui d’un prédateur en blouse blanche qui a appris à masquer sa nature sous les oripeaux de la bienveillance médicale. Chacun de ses gestes mesurés suinte l’autorité absolue, et ce sourire ne laissait présager rien de bon.
Sans un mot, il fait signe à un assistant de procéder. L’homme qui pénètre dans la pièce porte la blouse stérile des techniciens médicaux du Régime, ses gestes méthodiques et dénués d’émotion trahissent l’emprise de Neuro-Vaccin. Dans ses mains gantées, une seringue emplie d’un liquide transparent scintille sous l’éclairage au néon.
Maria et Nika sentent simultanément une piqûre acérée dans leur cou, juste sous l’oreille droite, là où pulsait leur artère carotide. Le produit se diffuse instantanément dans leur système sanguin, remontant vers leur cerveau avec une efficacité redoutable.
On venait de leur injecter du Néo-Penthotal, la version perfectionnée de l’ancien sérum de vérité, une drogue neurotrope utilisée par le Régime pour briser toute résistance psychologique.
Le produit agit en quelques secondes, inhibant les centres cérébraux du néocortex, responsables de la dissimulation et du mensonge. Contrairement à son prédécesseur du vingtième siècle, cette substance était conçue pour contourner les mécanismes naturels de défense de l’esprit humain.
Mais Nika, grâce à l’entraînement rigoureux suivi dans les rangs clandestins de la Résistance, parvint à mobiliser les techniques de résistance cognitive qu’on lui avait enseignées.
Par un effort de volonté considérable, elle réussit à compartimenter son esprit, isolant ses véritables pensées dans des recoins inaccessibles de sa conscience tout en laissant émerger un flot de désinformation soigneusement préparée.
Le corps complètement détendu, les yeux mi-clos, elle balbutie de fausses informations sur la cause de la panne à l’unité féminine 35, brodant une histoire de pic de tension électrique ayant déclenché le système automatique de sécurité.
Maria, en revanche, a une violente réaction allergique dès l’injection des premiers millilitres du produit. Son corps est soudainement pris de convulsions et elle perd rapidement connaissance, sous le regard impassible de Morozov.
Lorsqu’elle reprend ses esprits, elle est allongée sur une table d’opération, Nika à ses côtés sur une seconde table médicale.
Au-dessus d’elles, Morozov et son équipe s’affairent, et finissent par leur poser sur la tête un casque hérissé d’électrodes.
Maria comprend avec terreur ce qui en train de se passer. Le Citoyen-Médecin Morozov veut tenter de se connecter à leurs implants neuronaux pour accéder à leurs souvenirs. Une opération risquée et encore expérimentale en 2065.
Pour Nika, la tentative se solde par un échec. Morozov ne récolta que des images aléatoires et incohérentes, sans le moindre sens. Mais lorsqu’il se connecte à l’esprit de Maria, il parvient à remonter jusqu’au moment où elle avait reçu le message d’Alexeï.
Cependant, à sa grande frustration, le message était crypté. La Résistance avait tout prévu. Une clé de cryptage des souvenirs de Maria avait été introduite dans son implant neuronal en même temps que le pseudo Neuro-Vaccin injecté par Nika.
Morozov s’acharne. Il échoue à briser le code. Furieux, il ordonne de conduire les deux femmes dans deux cellules à isolement sensoriel total, au dixième sous-sol, avec l’interdiction formelle d’en sortir ou de communiquer avec l’extérieur.
Dans la solitude et l’obscurité totale de sa prison de béton et d’acier, Maria oscille entre soulagement et angoisse. Leur plan avait fonctionné, leurs secrets étaient préservés… mais pour combien de temps ?